#4 – S M I L E –

« Quelle joie! s’émerveillait Virgil le coach, qui n’avait jamais rien vu de pareil non plus. c’est assez extraordinaire. » Allégresse et détermination  sont généralement des émotions antagonistes, mais les Tarahumaras débordaient de l’une et de l’autre, comme si courir aux limites de leurs forces les rendait plus vivants.

Christopher McDougall, Born to Run

Salut toi ! Ca va ?

As-tu déjà ressenti « le flow »?

Dans l’idée cet article devait être une recension de Born to run de Christopher McDougall. Je ne pouvais échapper au best-seller, que dis-je la bible des ultra-runners. C’est très bien écrit, drôle, documenté, prenant, émouvant même. L’auteur nous emmène à la découverte des Tarahumaras, un peuple du Mexique qui a fait de (ou plutôt a conservé) la course comme mode de vie. Partant de ses soucis physiques liés à la pratique de la course à pieds, Christopher McDougall, part en quête de la réponse à la question : « pourquoi ai-je mal aux pieds ? » alors que les Tarahumaras courent sur des distances insensées, avec des sandales fabriquées à base de pneus, et à tout age, sans ressentir douleurs ou fatigue. De là, il alterne roman d’aventure, histoire de la course à pieds (de Néanderthal au courses de 100 miles en passant par l’invention de la chaussure de course moderne par Nike), traité de biologie, nutrition, mindset. Et c’est là que s’arrête ma modeste critique (j’ai dévoré ce livre !) . Sur le mindset. L’état d’esprit dans lequel nous accomplissons les choses. Car au-delà des questions de foulée, alimentation ou de physiologie, ce qui ressort du bouquin, ce qui m’a le plus frappé, c’est que les coureurs Tarahumaras, qui ne se blessent pas, qui, sur de longues distances déjouent tous les pronostics et affolent les chronos, le font avec le sourire aux lèvres. Avec plaisir. Avec joie.

On me demande parfois quel plaisir je peux avoir à courir ou faire des exercices de gainages difficiles. Pourquoi souffrir à ce point lors d’un WOD au CrossFit ? Et bien, parfois, de plaisir il n’y a pas. C’est difficile, c’est tout. Il y a, après l’effort, un plaisir, une joie d’être allé au bout, mais il s’agit plutôt d’une satisfaction a posteriori. La sensation de joie dans la course des Tarahumaras, telle que décrite dans le livre va de concert avec l’effort. Les coureurs respirent la joie de courir.

Je crois qu’il y a quelque chose de culturel en nous, occidentaux,  qui nous prive de ce plaisir immédiat. Dans notre tradition Judeo-Chretienne, prendre du plaisir est suspect. Alors il ne peut y avoir de plaisir à souffrir, comme si le fait que le Christ aie souffert en portant sa croix nous obligeait à prendre des têtes de suppliciés dans l’effort. C’est une explication parmi d’autres, mais je pense que la tradition pèse de manière significative que l’on soit ou non croyant. Soupçons de dopage mis à part, qui n’a pas déjà critiqué un athlète qui domine sa discipline parce qu’il est « trop facile », qu’il a l’air de prendre la compétition par-dessus la jambe? Ouh! Oui! J’en vous au fonds qui baissent la tête! Décontracté veut-il dire suffisant? Prenons l’exemple de Teddy Rinert qui domine le Judo mondial depuis 10 ans sans aucune contestation possible. A chaque titre je lis des critiques du genre « trop facile », « il devrait changer de sport » , « prétentieux » « suffisant ». Parce qu’ici, on aime les besogneux, ceux qui souffrent (encore le côté christique), ceux qui travaillent dur pour y arriver. Ceux qui ont tout donné même s’ils échouent. Mais on oublie trop vite que tous les Teddy Rinert, Usain Bolt, Matt Fraser ou Michael Jordan,  sont d’incroyables bosseurs qui se vouent corps et âme à leur discipline. Ces types ont torturé ou torturent leur corps lors de longues séances d’entrainement, travaillent leur technique, anéantissent leurs points faibles, se remettent en question en permanence. En permanence. Tout comme leurs rivaux, ils ont la culture de la gagne. Tout comme leurs rivaux ce sont des athlètes incroyables. Tout comme leurs rivaux, ils ont une génétique exceptionnelle. Comme (presque tous) leurs rivaux, concernant la génétique, je veux bien l’admettre. Mais ils ont un petit truc en plus : ILS AIMENT PROFONDÉMENT CE QU’ILS FONT. Tout comme leurs rivaux, oui mais juste un petit peu plus. Ce petit plus de passion qui fait la différence. Ce petit plus qui fait que Matt Fraser  ou Tia Clair Toomey vont peut-être s’infliger la petite répétition supplémentaire à chaque entrainement quotidien. Répétitions, qui additionnées , jour après jour, vont faire la différence aux CrossFit Games. Les plus grands champions s’entrainement toujours plus que les autres. Toujours un peu plus. Ils ou elles ont toujours plus travaillé que leurs adversaires, de façon peut être imperceptible. Ce qui les pousse: la passion, la joie de pratiquer, d’aller toujours plus loin dans le détail. Le plaisir.

Dans la vidéo ci-dessus, Bruce Springsteen et son groupe doivent interpréter, à la demande d’un fan un morceau de Chuck Berry, très connu, certes, mais que le groupe n’a manifestement jamais travaillé, du moins pas depuis leur adolescence. Et alors ? C’est quoi le problème ? Avec beaucoup d’humour et dans une décontraction totale devant 50000 spectateurs, Springsteen et son groupe tâtonnent pendant quelques longues minutes essayant de se mettre en place. Et puis… Bam ! Chaque musicien trouve sa place, et la machine démarre. Un groove implacable se met en place. Et l’ensemble de rendre une copie d’une musicalité incroyable, d’une maîtrise totale. Cette cohésion est bien sûr le fruit d’années de dur labeur. Des milliers d’heures de répétitions, des décennies sur les routes pour des centaines de concerts. Encore une fois, le travail, le travail, le travail . Mais ce qui est le plus réjouissant c’est le sourire, le plaisir non feint pris par tous ce soir là. Cette joie de donner, de jouer ensemble. Communion, amour de la musique. Partage. Joie. Plaisir. On en revient toujours aux mêmes notions.

Même si cette sensation de facilité, ce « flow », nous, le commun des mortels, ne la connaîtrons probablement jamais sur de longues périodes, nous pouvons, au moins par petites touches, chaque jour, un petit peu plus, mettre du plaisir dans ce que nous faisons, mettre du sourire dans l’effort et garder en mémoire le pourquoi de notre pratique. As-tu déjà douté dans ta pratique sportive ou artistique? Ou même dans ton travail? Probablement. As-tu déjà perdu le sens? Sûrement. Ça arrive, c’est normal. Mais as-tu déjà ressenti, ce moment où tout fonctionne parfaitement, tout roule, même un très court instant. Cette seconde, cette étincelle qui te reconnecte a ton POURQUOI. Qui te donne envie de sourire dans la difficulté? Pas un sourire de façade. Un sourire intérieur. Celui qui te rattache au sens de ta pratique. Te redonne énergie et sérénité. Et finalement, ce léger sourire sur les lèvres et dans le regard. Tout n’est-il pas plus facile d’un coup? Cette fugace impression de fluidité. Le « flow ». Et si  tout ceci se cultivait? Se travaillait jour après jour? Et si cela demandait de la pratique pour que ça vienne naturellement?

“T’as juste besoin d’une passion
Donc écoute bien les conseillers d’orientation
Et fais l’opposé de c’qu’ils diront
En gros, tous les trucs où les gens disent « tu perds ton temps »
Faut qu’tu t’mettes à fond dedans et qu’tu t’accroches longtemps”
Orelsan, Notes pour plus tard

La clé est l’état d’esprit. Et ça, quelque soit notre maîtrise technique ou notre condition physique, chacun de nous en est responsable. Rien ne t’empêche de te sourire dans la glace le matin. De boycotter les mauvaises nouvelles en n’allumant pas BFM TV ou autres au réveil.  Profiter d’un lever de soleil, d’une séance de méditation, ou de respiration pour se connecter à ICI et MAINTENANT. Se dire que les choses sont comme elles sont. Sans juger. Sans SE juger. Commencer la journée par du positif. Du présent. Pour un temps, ne pas se projeter dans un futur incertain ou dans un passé douloureux. Cette suite de petits gestes qui, je l’expérimente en écrivant en ce moment même, permettent d’améliorer mon état d’esprit en amassant tous les petits sourires que je peux. Tout est affaire de détails. Et tout est bon à prendre. Essayer de toujours faire les choses par plaisir et non par contrainte. Sport, arts, culture, travail. Fais le. Ou ne la fais pas. Mais fais le seulement si tu as du plaisir à le faire.

« Cours souvent! Cours loin! Cours moins! Cours vite! Cours lentement! Mais ne cours jamais sans plaisir! »

Emelie Forsberg, Vivre et courir

Aujourd’hui, je prend cet engagement avec moi-même de ne plus faire les choses sous la contrainte. Plus jamais. Je fais ce choix de vivre comme courent les Tarahumaras.  Dans la joie. Toujours. Je te laisse, j’ai comme envie d’enfiler mes baskets …

Keep Moving Forward

Born to Run de Christopher McDougall, éditions Guérin

Crédit photo: Luis Escobar

#2 – R E V E R E T A V A N C E R –

« Cours souvent! Cours loin! Cours moins! Cours vite! Cours lentement! Mais ne cours jamais sans plaisir! »

Emelie Forsberg

Salut toi ! Ça va ?

Depuis quelques temps je suis très intéressé par les ouvrages traitant du sport en général et de la course en particulier. Les récits de compétition, la vie des athlètes de haut niveau, les ressources physiques et mentales sont des sujets dans lesquels je retrouve beaucoup de sources d’inspiration, et pas seulement pour le sport. J’ai beaucoup apprécié les livres de Kilian Jornet, icône de l’ultra-trail, Courir ou mourir et La frontière invisible. D’ une part c’est très bien écrit et, d’autre part, j’ai pu y glaner de précieux conseils sur la préparation physique et mentale dans l’approche d’une course ou d’une compétition. Car oui, je ne croyais pas dire ça un jour mais je fais de la « compète » et j’y prends beaucoup de plaisir, alors que l’idée même de compétition m’avait par le passé complètement dégoûté de la pratique sportive. Mais j’y reviendrai sûrement plus en détail dans un prochain article.

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Vivre et courir par Emelie Forsberg, donc. Emelie Forsberg est une spécialiste de l’ultra trail et du skyrunning ainsi que du ski-alpinisme. Elle est née en 1986 en Suède, vit actuellement en Norvège avec son compagnon Kilian Jornet. Elle a évidemment un palmarès impressionnant, championne du monde de skyrunning en 2014, vainqueur du 80 km du Mont-Blanc en 2014, de la Pierra Menta (ski-alpinisme) en 2017 et a réalisé une ascension du Mont-Blanc en 8h10 (aller-retour au départ de Chamonix) et j’en passe … Une athlète d’exception donc, à la fois ultra performante et multi-disciplines. Tout pour me plaire.

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L’objet, tout d’abord est très beau. Une belle qualité de papier, avec une maquette agréable et moderne. Les photos de Kilian Jornet, sont vraiment magnifiques et respirent l’amour du photographe pour son sujet à chaque page. Un très bon job d’édition.Voilà pour la forme.

Sur le fond, ce n’est pas vraiment une autobiographie. Emelie Forsberg y évoque bien quelques courses, et épisodes de sa vie mais cela n’est pas le propos du livre. Il s’agit plutôt, je dirai, d’un manifeste, une profession de foi, même un traité de vie. Elle qualifie d’ailleurs son livre de « déclaration d’amour à la vie ». En effet la championne n’y aborde pas que la course ou le sport. Elle parle de son mode de vie en général. De son rapport à son corps et à la nature, au plaisir de courir. Elle aborde le mode de vie qu’adopte une jeune femme qui à 26 ans remporte sa première course en tant que professionnelle et bascule à partir de là dans un monde qu’elle n’imaginait pas connaitre un jour. Courses aux quatre coins du monde, plans d’entrainement, motivation, alimentation. Autant de points qu’elle aborde selon des thématique assez claires et bien choisies : « Compétition », « Décisions », « Liberté », « Montées », « Cultiver », « Naturelle », « Respirations », « Eternité ». A chaque chapitre, une thématique abordée dans de courts paragraphes, faciles à lire et bien écrits, de manière tantôt philosophique, tantôt technique et terre à terre. Tutos sur la technique de montée ou de descente, recettes de cuisine, cours de yoga, alternent avec des récits de courses, expériences de blessures, et textes sur la recherche d’une qualité de vie au plus proche de la terre et sur l’amour de la montagne et de la nature.

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Il ne fait aucun doute qu’ Emelie Forsberg est une vraie compétitrice. Sérieuse, motivée, travailleuse acharnée. Mais il ressort du livre que c’est avant tout une athlète intelligente, à l’écoute de son corps, capable de s’arrêter avant la blessure. Constamment à la recherche de l’équilibre entre « le simple, le prévisible et l’inconnu ». C’est le thème qui sous-tend tout le propos du livre. Oui, un athlète de haut niveau maltraite bien souvent son corps et effectuer 100 miles en courant pour une course, effectuer des milliers de kilomètres dans l’année à l’entrainement n’est pas sans conséquences. Mais en restant à l’écoute de ses sensations, on peut se préparer intelligemment. Utiliser différentes filières énergétiques suivant les objectifs et les moments de la saison. Se raccrocher à une routine, et savoir la casser par moments pour retrouver le plaisir. Improviser en permanence au sein d’un préparation établie. Savoir se dépasser et se préserver. Trouver l’équilibre.

« Je cours pour courir encore demain, pas pour être la meilleure sur une course ».

Ici le corps n’est pas qu’un véhicule pour l’âme. Il y est fortement lié et l’un ne peut fonctionner sans l’autre. Le bonheur se cultive et Emelie le cultive tous les jours que soit en s’occupant de son potager ou en avalant les kilomètres de dénivelé. Équilibre donc. Et simplicité: pas de grande philosophie de la course derrière tout ça. A la question pourquoi courons-nous?, elle répond, que « nous courons depuis toujours ; cette capacité est peut-être même l’une des raisons qui nous a porté là où nous sommes aujourd’hui ». Une approche, simple, primale de la course très intéressante, et qui gagnerait à être creusée. Je dois pouvoir trouver des ouvrages sur le sujet (à mettre sur ma liste).

Les leçons à tirer de l’ouvrage sont nombreuses et s’appliquent à tous les sports, (et en tant que crossfiteur, j’y ai pris quelques idées) voire même à tous les aspects de la vie (savoir prendre soin de soi pour aller loin n’est pas que l’apanage des sportifs). Si Courir ou mourir de Kilian Jornet abordait beaucoup la compétition et la notion de gagne, il est intéressant de constater que le suivant, La frontière invisible était beaucoup plus libéré de cet aspect compétitif et plus proche de l’état d’esprit développé par Emelie. Plaisir de courir, de se dépasser, de se donner des objectifs, dans le respect du corps et de la vie. Elle a probablement fortement influencé son funambule de compagnon, lui apportant pondération et recul.

Un livre donc, intelligent, utile et touchant à de nombreuses reprises (l’épisode de la blessure notamment). Le récit se termine sur un échec, Emelie renonçant dans l’ascension du Cho Oyu (8201 m) dans le Tibet après 14h de montée, pour finir sur une sage réflexion sur l’échec et les leçons à en tirer afin de continuer à rêver et avancer. Continuer. Rêver. Avancer. Des mots qui résonnent en moi comme un mantra.

Keep Moving Forward

Vivre et courir, Emelie Forsberg.

Editions MONS, 2018

Photos©KilianJornet

http://www.editionsmons.com