#1 – A G H O S T S T O R Y –

« J’attends quelqu’un.

_Qui ?

_Je ne m’en souviens plus. »

A Ghost Story, David Lowery

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Salut toi ! Ça va ?

Il arrive parfois, et c’est de plus en plus rare au fur et à mesure que j’avance en âge et en expérience, que le cinéma me mette une grosse claque. Mais, comme dirait Alexandre Astier, « la bonne tartine, attention, les cheveux de travers et tout ». Comme ça. Sans prévenir. Ça s’appelle A Ghost Story. Et c’est magnifique.

Résumé : M. (elle), et C. (lui), sont un couple de trentenaires qui habite une petite maison de banlieue. Ils vivent des jours ni particulièrement heureux ni fondamentalement tristes, entre rires et engueulades, tendresse et moments de tension. Ils ont notamment un désaccord : elle veut déménager, lui reste attaché au lieu et à ses souvenirs. Parfois, des bruits étranges se font entendre dans la maison. Un jour, C. décède dans un accident de voiture. Et revient sous la forme d’un fantôme dans sa demeure, sans pouvoir interagir avec celle qui a partagé sa vie jusqu’à maintenant.

A Ghost Story est donc une histoire … de fantôme. Ou l’histoire d’UN fantôme. Des histoires de revenants nous en avons tous déjà vu mais A Ghost Story assez différent de ce que nous avons pu voir dans le genre auparavant. Ici le fantôme est simplement représenté dans sa forme la plus basique, enfantine même. Un simple drap, percé de deux trous pour les yeux. Même sans visage et expressions, l’inventivité de la mise en scène nous transmet les émotions du spectre. Mais sont-ce celles du malheureux ou bien celles que le spectateur projette sur la toile de son costume ? Première idée de génie. Surtout, le film épouse entièrement le point de vue du fantôme, spectateur impuissant et muet, de la vie qui continue de défiler devant lui. En résulte un film contemplatif, poétique, subtil, tout simplement beau. Bon, OK ce n’est pas la Grande Vadrouille et on n’est clairement pas là pour rigoler. Mais qu’est-ce que c’est beau.

Ce que j’ai trouvé de vraiment subtil en premier lieu, c’est la représentation du couple et du deuil. Ils sont ensemble, probablement très amoureux, mais tellement réels. Pas de sentiments « too much » ici. Pas d’histoire d’ « amour-plus-fort-que-tout-qui-vient-même-à-bout-de-la-mort ». Pas de veuve éplorée criant « PourqwwwwaAAA ? » devant la tombe du défunt, sous une pluie de tempête. Ici le deuil se fait dans le silence. La détresse de M. est montrée lors d’une longue scène troublante, très dérangeante mais pas larmoyante. Non. Ici, le temps fait son œuvre. Effaçant tout, les joies, les peines, même l’amour et les souvenirs. La citation que j’ai choisi en introduction est un dialogue (encore une idée visuelle géniale) entre le fantôme de C. et une congénère qui hante la maison d’en face. Celle-ci attend depuis si longtemps, qu’elle en a même oublié qui elle attendait. Ici, il n’est question que de temps et de mémoire. Bien évidemment, M. finira par refaire sa vie. Et quittera la maison laissant C. à son errance solitaire. Elle prendra toutefois le soin de laisser un petit mot sur un bout de papier glissé dans un interstice selon une habitude qu’elle avait évoqué auparavant. Pour laisser une trace ? Passer un message ? C. va errer de longues années dans la maison, essayant de déloger le mystérieux petit bout de papier, subissant la présence d’autres occupants, les effrayant parfois en utilisant des moyens qu’on a tous vu dans des films de maisons hantées (verres qui volent, placards qui s’ouvrent tous seuls). Mais nous les découvrons ici du point de vue du fantôme, ce qui est à la fois amusant et un peu triste, voire pathétique.

La perception du temps du point de vue d’un fantôme, qui a l’éternité devant lui étant très différente de la nôtre le film défile devant nos yeux à la fois dans une grande lenteur et à une vitesse proprement hallucinante. C’est une impression assez étonnante. Et il voit le temps, cet ogre qui dévore tout, passer inexorablement. Jusqu’à … la fin des temps ? Il y a à ce stade une dernière astuce scénaristique que je ne dévoilerai pas. Mais c’est proprement vertigineux. Et brillant.

A Ghost Story me hante littéralement car il pose des questions sur les souvenirs et les traces que nous pouvons laisser ici-bas. Lors d’une scène clé, un personnage soutient l’idée qu’à l’échelle cosmique, tout ce que nous partageons, tout ce qui nous rassemble, que ce soit, une œuvre d’art, une chanson, une histoire commune, une généalogie, des instants passés ensemble, une habitation, rien de tout cela ne perdurera. Le temps détruit tout. Matériel, comme immatériel. Mais, et c’est ce que m’inspire cette histoire jusque dans son magnifique plan final (pourtant d’une grande simplicité), la vie vaut la peine d’être vécue, malgré tout. Ce sont ces instants, passés ensemble, ces lieux où nous avons vécu, de bons et de mauvaise instants qui font de nous ce que nous sommes. Qui nous construisent en tant qu’humains, nous emprisonnent ou nous libèrent. Sans interaction, nous n’existons pas, nous ne sommes que des fantômes. Et si l’amour même ne résiste pas à la mort et au temps, alors aimons tant que nous le pouvons encore.

Keep moving forward

A Ghost Story, 2017, un film de David Lowery. Dispo en Blu-Ray/DVD et VOD.